Les journalistes face à la convergence des médias au Québec : les raisons d’un rejet massif

Marc-François Bernier (Ph. D.)

Université d’Ottawa

Résumé

Une étude quantitative menée en 2007 auprès des journalistes syndiqués des grands médias du Québec a révélé que 82 % estiment que la convergence des médias n’a pas d’effet positif sur le journalisme, pendant qu’environ 70 % croient qu’elle menace le droit du public à une information de qualité. Dans le cadre d’une recherche qualitative menée en 2009 après des membres des deux principales associations de journalistes, nous avons recensé les raisons sur lesquelles reposent de telles réactions négatives. L’analyse nous apprend qu’ils invoquent principalement des considérations liées à la perte de la diversité de l’information, aux pertes d’emploi, à l’alourdissement de leurs tâches et à l’effritement de leur liberté. Rares sont ceux qui défendent les stratégies de convergence des entreprises de presse.

Présentation de l’auteur

Marc-François Bernier (Ph.D.), professeur agrégé, Titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme (www.CREJ.ca), Département de communication, Université d’Ottawa (mbernier@uottawa.ca)

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Introduction

La présente recherche qualitative prolonge une recherche quantitative menée à l’automne 2007 auprès de 385 journalistes syndiqués des principaux médias d’information du Québec. Cette première enquête avait permis de mettre au jour les opinions et les attitudes de ces journalistes face à la concentration de la propriété, la convergence des médias et la commercialisation de l’information. Sur plusieurs aspects, elle avait révélé des différences significatives entre les journalistes des trois principaux conglomérats médiatiques du Québec : la Société Radio-Canada, Gesca (La Presse, Le Soleil, La Tribune, etc.) et Quebecor (TVA, Journal de Montréal, Journal de Québec, etc.).

Elle nous avait révélé qu’il existait chez les journalistes syndiqués du Québec un fort rejet de la concentration et de la convergence des médias d’information. En général, les journalistes avaient un jugement négatif quant aux impacts de la concentration et de la convergence des médias sur la qualité, la diversité et, surtout, sur l’intégrité de l’information journalistique (Bernier 2008).

Même si les statistiques étaient révélatrices, elles ne disaient pas tout. Elles n’expliquaient pas les raisons de ce fort rejet, bien que celles-ci pouvaient être déduites en partie à partir des autres questions et des propositions auxquelles réagissaient les répondants, et aussi grâce à une abondante revue de littérature professionnelle et scientifique. Nous avons néanmoins jugé plus prudent de compléter la recherche quantitative par une recherche qualitative. À cette fin, nous avons invité les membres des deux principales associations professionnelles du Québec (Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Association des journalistes indépendants du Québec) à répondre à un questionnaire qualitatif en ligne.

Problématique

Au Québec comme au Canada et en Amérique du Nord, la question des impacts de la convergence des médias sur la qualité, la diversité et l’intégrité de l’information demeure un vif sujet de débat en même temps qu’un thème de recherche majeur depuis de nombreuses années. Les constats que la recherche peut faire quant aux effets réels et mesurés des stratégies de convergence des entreprises de presse sur la qualité, la diversité et l’intégrité de l’information sont cependant équivoques. Le diagnostic est loin de faire consensus en ce qui concerne les effets sur la qualité ou encore sur la diversité, mais il est plus convaincant en ce qui regarde l’intégrité de l’information qui en serait la principale victime.  En effet, il appert que la convergence a des effets sur le type de contenu qui sera favorisé ou marginalisé, souvent en fonction des intérêts économiques ou politiques des conglomérats médiatiques[i], même si la situation varie en fonction du mode de propriété–public, privé, actionnaires, etc.–et de gestion. Dans tous les cas, cependant, elle repose à la fois sur des impératifs économiques des entreprises de presse et les possibilités technologiques liées à la numérisation de l’information.

La convergence des médias d’information, qu’ils soient traditionnels ou émergents, suscite de nombreuses inquiétudes chez les journalistes. Pour plusieurs observateurs, ce sont principalement les impératifs économiques liés aux modes de propriété des médias qui favorisent la convergence, laquelle influence largement les pratiques journalistiques. À ce sujet, le verdict du spécialiste américain de l’économie politique des médias et fondateur de la revue scientifique The Journal of Media Economics, Robert G. Picard, semble sans appel :

« Les pressions économiques deviennent les facteurs déterminants du comportement des entreprises de presse de l’Amérique. Il est de plus en plus évident que les décisions de certains gestionnaires de journaux affectent la qualité du journalisme, favorisant des pratiques qui diminuent la valeur sociale du contenu des journaux et qui détournent du journalisme l’attention du personnel de ces entreprises en faveur d’activités qui sont avant tout reliées aux intérêts d’affaires de la presse » (Picard 2004, 54, traduction libre).

L’économiste estime que l’avenir des journaux est incertain en raison d’un marché stagnant, d’une concurrence accrue de médias qui sollicitent l’attention des publics, de la désaffection de certaines portions de la population et de changements dans les choix des annonceurs. Ces facteurs influencent les contenus rédactionnels qui sont avant tout des nouvelles et des reportages façonnés

« pour attirer de larges publics, pour divertir, pour être rentables et pour retenir des lecteurs dont l’attention sera vendue aux annonceurs. Le résultat est que les nouvelles qui peuvent déranger sont ignorées en faveur de celles qui sont plus acceptables et divertissantes pour un grand nombre de lecteurs, que les événements dont la couverture est dispendieuse sont marginalisées ou ignorées et que celles qui sont économiquement risquées sont aussi ignorées (…) » (Picard 2004, 63, traduction libre).

Les phénomènes de concentration et de convergence des médias, qui se déclinent maintenant sur les plateformes des médias traditionnels et les nouveaux médias, ne corrigent pas la situation, selon certains spécialistes :

« Dans une ère de consolidation et de cartels médiatiques, la qualité et même la quantité d’information se sont détériorées. Les entreprises de presse ne sont devenues qu’une autre source de profits pour les conglomérats, et elles doivent rapporter autant de profits que la plus rentable des divisions vouées au divertissement. Même si les permis de diffusion continuent d’être exploités en vue de servir “ l’intérêt public ”, les nouvelles dans une ère d’empires médiatiques ont été réduites à de “l’infotainment ” » (Champlin et Knoedler 2002, 459).

Une étude sur l’état des médias américains va dans le même sens, quand elle rapporte que la tendance paradoxale du journalisme est de diffuser de moins en moins de contenu original sur de plus en plus de plateformes différentes. Les auteurs ajoutent que les pressions économiques vont expulser le service de l’intérêt public si les journalistes et leurs supérieurs immédiats ne résistent pas assez aux désirs des conseils d’administration (Project for Excellence in Journalism 2006).

Résumant des ouvrages alors récents consacrés au journalisme multimédia qui s’inscrit dans les stratégies de convergence des conglomérats, Deuze note que ce phénomène ne vise aucunement une amélioration de la qualité de l’information, mais répond strictement à des impératifs économiques, de mise en commun des ressources et d’économie d’échelle (Deuze 2006). Les auteurs qu’il résume estiment que le journalisme multimédia peut être une occasion d’améliorer la qualité de l’information, mais à la condition que les gestionnaires des médias s’y consacrent réellement au lieu de simplement implanter des mécanismes de convergence. Ces mécanismes obligent bon nombre de journalistes à être des généralistes superficiels, toujours pressés de « produire », plutôt que des spécialistes de certains domaines. Or, en terme de qualité de l’information, il est impossible pour un même journaliste de couvrir adéquatement un événement majeur pour plusieurs médias, souligne Quinn (2004, 113).

Sans être exhaustif, ce survol est révélateur des inquiétudes engendrées par la convergence des médias et que notre enquête quantitative de 2007 avait pour sa part mises en évidence. Dans la présente contribution, nous identifions les principales raisons pour lesquelles les journalistes du Québec rejettent les stratégies de convergence des médias.

Méthodologie

Pour réaliser notre enquête, nous avons élaboré un questionnaire de 13 questions qui a été soumis à une population de journalistes en partie différente de la population retenue pour l’enquête quantitative. Cette dernière était constituée exclusivement de journalistes syndiqués[ii]. Pour la présente recherche, nous avons plutôt opté pour un questionnaire en ligne soumis aux journalistes membres de deux associations professionnelles, soit la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ). L’adhésion à ces associations est volontaire. Dans le cas de la FPJQ, on comptait alors 2100 membres en règle, provenant de 250 médias écrits et électroniques « ce qui en fait la principale et la plus représentative organisation journalistique au Québec »[iii], tandis que l’AJIQ rapportait avoir 108 membres en 2008[iv]. Précisions que les journalistes membre de la FPJQ peuvent aussi bien être des journalistes syndiqués, des cadres non-syndiqués ou des journalistes pigistes.

Aux fins de la présente enquête qualitative, ces deux associations nous ont donné accès à l’adresse courriel de leurs membres qui avaient préalablement accepté que celle-ci soit publique. Après avoir retiré les doublons de journalistes membres des deux associations, nous avons obtenu une liste de 1969 adresses électroniques. Une première invitation ainsi que trois messages de rappel ont été adressés à ces journalistes entre le 29 mai et le 15 juin 2009. L’accès au questionnaire en ligne a pris fin le 19 juin 2009, soit avant la principale période de vacances annuelles des journalistes. À la suite du premier envoie, 86 adresses de courriel ont été signalées comme inexistantes, ce qui a réduit à 1883 la véritable population mère de l’enquête. Quelques journalistes (n=4) ont aussi demandé à être retirés de notre fichier. Au terme des quatre messages électroniques, 656 journalistes ont visité le questionnaire en ligne et 1227 autres se sont abstenus de toute participation.

Des 656 journalistes qui ont accepté de participer à la recherche, 441 ont répondu au questionnaire, et de ce groupe 270 journalistes ont répondu à toutes les questions. Le taux de participation est de 14,3 % si on ne retient que les journalistes qui ont répondu à toutes les questions (270/1883), mais pour certaines questions ayant été plus populaires, il grimpe à 23,4 % (441/1883).

Nous avons observé un taux de décrochage progressif au fil des questions. Il semble que plusieurs journalistes qui avaient accepté de participer à l’étude ont changé d’idée dès la première question, en constatant qu’ils devaient écrire leurs commentaires plutôt que de faire simplement un choix parmi des réponses suggérées. Rédiger des commentaires ou des explications exige en effet un plus grand investissement de la part de chacun. Parmi ceux qui n’ont pas complété le questionnaire, un grand nombre ont toute de même laissé des commentaires à une ou quelques questions, surtout aux premières questions.

Dans de rares cas, nous avons reçu des messages courriels de journalistes se disant trop débordés par leur travail pour répondre à un tel questionnaire, surtout dans un contexte où ils ne savaient même pas s’ils auraient encore un emploi dans les mois ou les années à venir, en raison de la crise économique qui secouait déjà les médias au moment de l’enquête. Il n’en demeure pas moins que nous avons été en mesure de recueillir des milliers de commentaires écrits par des centaines de journalistes membres de la FPJQ et de l’AJIQ. Cela confère à notre recherche une validité qualitative, car ces milliers de commentaires offrent l’éventail des points de vue possibles sur différentes questions pertinentes liées à la convergence et la concentration des médias. Ils témoignent également de la récurrence de certains commentaires chez les journalistes québécois.

Le questionnaire a été élaboré à partir de plusieurs des conclusions de l’enquête quantitative, afin de susciter un maximum d’informations et de commentaires chez les membres de la FPJQ et de l’AJIQ. Volontairement, les questions cherchaient à atteindre la saturation chez les répondants, si bien que plusieurs ont pu y percevoir une certaine redondance alors même qu’elles visaient plutôt à distinguer, par exemple, des notions telles la concentration de la propriété et la convergence des médias. Même si plusieurs journalistes ont visiblement considéré que ces deux phénomènes étaient similaires ou équivalents, une telle distinction nous semblait importante pour différencier les opinions et perceptions quant aux conséquences positives ou négatives que ces phénomènes pouvaient avoir sur des dimensions telles la diversité, la qualité, la liberté et l’intégrité de l’information. Cette perception de redondance a sans doute eu un effet sur le taux de décrochage observé au fil des questions.

Notre questionnaire incitait les journalistes à suggérer des explications concernant les principales tendances dégagées de l’enquête quantitative (par exemple Comment expliquer que la grande majorité des journalistes du Québec soit d’avis que la CONVERGENCE des médias n’a pas d’effet positif sur le journalisme ? ou encore Comment expliquer que la grande majorité des journalistes du Québec soit d’avis que le sensationnalisme et l’information spectacle menacent de plus en plus le droit du public à une information de qualité ?).

En procédant de la sorte, nous nous exposions à deux principaux types de réponses. Il y avait tout d’abord celle où le répondant analyse, commente, voire critique les opinions des journalistes qui avaient participé à l’enquête quantitative. Une telle éventualité n’est pas surprenante, puisqu’on invitait justement nos répondants à réagir à ces résultats. Toutefois, de telles réponses ont été marginales.

L’autre éventualité était qu’en demandant à nos répondants comment ils expliquaient certaines tendances liées à un métier qu’ils connaissent bien, ceux-ci allaient mobiliser, de façon tout à fait naturelle, leur vision des choses, leur grille d’analyse et exposer des convictions qui sont autant de révélateurs de leurs points de vue. La formulation de nos questions s’inspirait d’une des ficelles du métier du sociologue Howard S. Becker (2002), qui invite les gens à raconter des événements. Il estime que recourir au comment, plutôt qu’au pourquoi, invite moins à trouver la prétendue bonne réponse qui serait attendue par le chercheur ou par les conventions.

Il n’est jamais assuré que la stratégie de recherche retenue soit absolument la meilleure. Toutefois, lorsqu’elle est en mesure de générer un grand volume d’informations pertinentes et variées, quand elle nous permet d’en arriver à un point de saturation où les commentaires se répètent, le chercheur peut être relativement satisfait de son boulot, tout en demeurant convaincu que tout n’a pas été découvert pour autant. Dans le cas présent, nous avons atteint la saturation recherchée.

Pour nous aider à mieux interpréter cette grande quantité de réponses, nous avons eu recours, dans un premier temps, au logiciel d’analyse de texte Nvivo 8. Ce logiciel permet de saisir toutes les réponses formulées par les journalistes de notre enquête et de répartir les extraits pertinents dans une ou plusieurs catégories (par exemple Convergence et risque pour la diversité, Autocensure et promotion des journalistes, etc.). Cette opération s’est révélée très longue et inutilement laborieuse, car elle oblige à coder de nombreuses réponses similaires et redondantes. Ce qui est essentiel pour l’analyse quantitative, mais est peu pertinent pour le type de recherche qualitative que nous voulions mener. Toutefois, l’utilisation de Nvivo 8 ou de tout autre logiciel de même type pourrait s’avérer efficace si on souhaitait procéder éventuellement à un autre type d’analyse de ces milliers de commentaires. Dans le présent cas, nous avons donc choisi de procéder de manière traditionnelle pour les commentaires obtenus à certaines de nos questions. Nous avons donc « rangé » des commentaires dans différents « tiroirs », en recourant à diverses catégories qui s’imposaient au fil de la lecture des propositions (intervention gouvernementale, conditions de travail, éthique et déontologie du journalisme, etc.).

Pour la présente contribution, nous sous sommes limités à analyser et catégoriser les commentaires suscités par deux des 13 questions, soit :

– Comment expliquer que la grande majorité des journalistes du Québec soit d’avis que la convergence des médias n’a pas d’effet positif sur le journalisme ?

– Comment expliquer que la grande majorité des journalistes du Québec soit d’avis que la convergence des médias ne favorise pas le droit du public à une information de qualité ?

1. La convergence n’a pas d’effets positifs sur le journalisme

À cette première question, plus de 37 % des 611 commentaires catégorisés signalent que la convergence des médias est une menace à la diversité de l’information, c’est-à-dire une perte dans la multitude de points de vue auxquels seront exposés les publics. Le premier réflexe des journalistes est donc de considérer le phénomène sous l’angle des impacts sur le public et non sur le journalisme en tant qu’activité professionnelle. Mais on verra qu’en réalité, les deux aspects sont interdépendants.

En ce qui a trait à la diversité de l’information, on suggère que les journalistes sont « conditionnés à croire que la pluralité des points de vue est essentielle à l’aspect crédible et pertinent de l’information. La diversité des sources d’information est le premier point, le point le plus important du traitement d’une nouvelle. Tirer ses sources d’un même point d’origine biaise l’information »[v].

Mais diversité et pluralité sont menacées par une convergence qui « a souvent pour effet de réduire le nombre de journalistes qui couvrent un événement. En envoyant un seul journaliste pour plusieurs médias, on réduit les sources d’information pour le lecteur. Avec moins de journalistes pour poser des questions, fouiller un sujet ou analyser une situation ou une déclaration, on réduit le nombre de points de vue auxquels le lecteur a accès, même s’il s’abreuve à plusieurs médias. Le lecteur est perdant, mais la société l’est aussi puisqu’une façon d’avancer est de confronter les idées, ce qui ne peut se faire quand un seul point de vue est présenté dans les médias. »

De plus, dans un contexte où la propriété de la presse est concentrée entre quelques mains, « la même information, rédigée par la même personne peut se retrouver dans un nombre x ou y de médias différents, diffusés sur des supports différents, tel que le papier, le net, le journal, le magazine, le quotidien, l’hebdomadaire et ce, financés par la même source ». Pour un autre, la concentration de la propriété est encouragée par la convergence qui « réduit la diversité de la propriété des médias et il est plausible que cette réduction menace aussi la diversité d’opinions, de voix qui peuvent recueillir, digérer et transmettre l’information au Québec ».

Ce qui fait dire à un journaliste que « Plutôt qu’une multiplication des points de vue, il y a une diminution puisqu’une même personne écrit pour plusieurs publications, télévision et radio. On rebrasse donc les mêmes informations à différents endroits. Le public a donc moins d’occasions de trouver de l’information inusitée, nouvelle, originale et qui sort de la ligne de pensée qui s’impose avec la convergence ».

Des journalistes estiment aussi que la répétition des mêmes points de vue sur plusieurs plateformes « risque de mener à une uniformisation et à un contrôle de l’information qui risquent de nuire à la liberté de presse ». Dans la même veine, on fait valoir que la « convergence réduit le nombre de voix. On a l’impression d’y perdre les nuances et d’être menacés par la pensée unique ». L’inquiétude s’étend au delà de l’information dite factuelle pour englober les sphères du

« journalisme d’opinion, de chroniques, de critiques ou d’éditoriaux. Le droit à l’opinion, dans un contexte journalistique, est de plus en plus concentré au Québec : peu d’élus et donc, peu d’axes de réflexion qui sont proposés. Cela en devient défavorable au débat public. Qui plus est, les éditorialistes sont aussi sollicités pour leur “expertise” hors de leur média, ce qui vient réduire, une nouvelle fois, la variété de l’opinion et de l’analyse présentée ».

Dans le contexte médiatique du Québec, où on retrouve principalement trois conglomérats médiatiques se consacrant à l’information[vi], les conséquences des stratégies de convergence sont rapidement observées, et dénoncées, par les journalistes eux-mêmes. La critique s’exerce principalement en rapport avec la situation vécue au sein des entreprises du groupe Quebecor dont les journalistes « sont systématiquement invités à TVA comme “analystes” et ceux de La Presse (et autres quotidiens de Gesca) à Radio-Canada ». On voit donc poindre à certains moments une critique de la convergence à la carte que plusieurs observent entre l’empire privé Gesca et la Société Radio-Canada, comme quoi le modèle de Quebecor ne monopolise pas la critique des journalistes: « En ce qui me concerne, cela ne fait qu’accentuer la cannibalisation de l’information. Même contenu dans tout, p. ex. La Presse, Le Soleil, Le Quotidien, La Tribune et Le Nouvelliste. Uniformisation accentuée plus grave du Journal de Montréal à TVA, à 98,5. Aussi, la SRC qui reprend La Presse, etc.»

Pour certains, la diversité est considérée comme un facteur qui favorise la véracité de l’information. On dira par exemple que la « multiplication des sources est une des clés du journaliste. Moins de sources, moins de véracité, plus de généralités ».

Si la principale raison invoquée concerne en somme le droit du public à une information diversifiée, la seconde catégorie en importance est davantage associée aux risques de pertes d’emplois ou encore à la faible mobilité professionnelle qui résulte de la rareté d’employeurs distincts. Ces préoccupations représentent plus de 17 % des commentaires des répondants. On écrira notamment que la « convergence menace essentiellement les emplois dans le journalisme » et qu’il y a « Beaucoup moins de possibilités de repli pour les journalistes, s’ils ne rentrent pas dans le moule d’un gros employeur », ou encore, « cette convergence risque de réduire à une peau de chagrin les opportunités d’emploi ».

La convergence pourrait même attaquer l’indépendance ou l’intégrité des journalistes lorsque des cas de conscience ou des conflits de diverses natures les opposent à leur employeur. Pour d’aucuns, elle « limite les possibilités d’emploi dans la mesure où un différend avec son employeur actuel ne permet que d’aller chez le compétiteur » dans un contexte où la rareté des « joueurs pénalise les journalistes qui doivent souvent sacrifier leur indépendance pour pouvoir bénéficier d’un emploi au sein de ces conglomérats ». De même, « si un pigiste ou un employé se fait mettre à la porte d’un média, il lui sera difficile de trouver un autre emploi dans un autre support du même groupe ». En somme, résume un autre, « De façon plus prosaïque, je pense aussi que les journalistes sont conscients que moins l’information émane de sources diverses, moins ils auront de boulot ».

Deux autres catégories de préoccupations se sont manifestées avec une même importance. Elles concernent tout d’abord les craintes liées à une surcharge de travail, compte tenu de la diminution des effectifs, ce qui aurait pour conséquence de limiter le temps consacré à la recherche et la  vérification des informations (8,5 %). Dans un tel contexte, les « journalistes qui doivent fournir toutes les plateformes médiatiques passent leur temps à “ nourrir la bête ” plutôt que d’approfondir les sujets ». On signale aussi que « Plus on passe de temps sur la production et la mise en forme de la nouvelle, moins de temps on passe à rechercher l’information. Écrire un reportage pour la radio, la télé ou le web demande des approches de travail différentes. En essayant de combiner les trois, beaucoup de temps est perdu à la production ». La même production répartie sur « [m]oins de journalistes signifie aussi moins de temps, de ressources, d’efforts investis dans la recherche, la réflexion qui sont partie intégrante du travail des journalistes ».

Cela n’est pas sans affecter indirectement la qualité : « Parce que nous savons que nous ne pouvons pas être au meilleur de nous-mêmes dans tous les champs d’action que nos employeurs nous demandent d’arpenter. En télé, par exemple, comment un journaliste peut-il être à la fois efficace à la caméra, en interview, en prise de son et en éclairage tout en se faisant une place pendant un “ scrum ”? », demande un journaliste. Un autre affirmera que « la qualité du contenu produit par certains grands groupes de médias ne répond pas aux attentes déontologiques de nombreux journalistes (temps pour préparer les articles ou reportages, choix des sujets à couvrir, vérification des sources, etc.) ».

L’autre catégorie de préoccupations qui regroupe 8,5 % des commentaires fait référence au sentiment d’embrigadement des journalistes et des risques que ceux-ci soient obligés de se livrer à des pratiques de promotion et d’autopromotion des intérêts de leur employeur. Bien entendu, c’est l’exemple de Quebecor qui est le plus souvent cité par les journalistes, mais Gesca n’échappe pas à la critique non plus.

Certains, par exemple, auraient « peur de subir des pressions pour promouvoir des entreprises commerciales du même groupe », ce qui aurait pour effet de faire des médias des « outils de ventes d’autres produits médiatiques (i.e. Journal de Montréal publie trop de contenu du « star system » de Quebecor en faisant la promotion des émission de télévision TVA… etc.) ». Des journalistes estiment de plus que le rejet de la convergence s’explique « [s]ans doute parce que les propriétaires de médias consacrent de l’espace à la promotion de leurs différents produits là où il devrait y avoir de l’information ». Un autre parlera d’une « autopromotion (parfois directe, parfois subtile) entre les différents médias du même groupe de presse qui accentue certains sujets non pertinents au détriment d’autres sujets plus pertinents » car, « derrière la convergence, il y a souvent des impératifs économiques, promotionnels, ou autres qui prennent plus d’importance que les devoirs d’intégrité et d’exactitude des journalistes ». Au nom de ces impératifs, il faut « que nous parlions prioritairement des enjeux qui touchent l’entreprise pour laquelle nous travaillons » car « les patrons de presse tentent de faire de leurs journalistes des “ publireporters ”. De plus, on se sent souvent coincés lorsqu’il s’agit de couvrir un événement commandité par le patron ou une émission de télé diffusée par un réseau appartenant à l’employeur ». Cela aurait des « effets sur le contenu: nivellement, empiètement de la publicité dans les pages éditoriales, baisse de crédibilité et de motivation, etc. », dit avoir constaté un journaliste.

Par ailleurs, des inquiétudes plus marginales concernent les risques pour le contrôle de l’information pouvant nuire à la démocratie (6,5 %), l’incitation à l’autocensure associée à une perte de liberté (5,7 %), le fait que cela mine la qualité de l’information (4,6 %), ou encore parce que la convergence a des effets négatifs en ce qui a trait au rapport de force entre les employeurs et les journalistes, ce qui menace certaines conditions de travail (3,1 %).

Mentionnons par ailleurs que 2,5 % des commentaires recensés cherchent à réfuter le discours négatif dominant. Certains répondants estiment que les journalistes qui critiquent la convergence des médias le font par militantisme syndical, conservatisme, résistance aux changements ou en vertu d’une certain corporatisme. On écrira par exemple qu’il s’agit d’une « réaction corporatiste fortement influencée par les positions de la CSN, le syndicat dominant » au sein des médias québécois. Il s’agirait d’un « [s]yndicalisme aigu qui amène les journalistes (dont la moyenne d’âge au Québec est assez élevée) à se dresser contre tous changements dans leurs petites habitudes. Pour le reste, c’est un mouvement qui semble inévitable. Tant qu’à le décrier inutilement, aussi bien essayer de faire avec ».

En effet, fait-on valoir par ailleurs, cette culture syndicale se caractérise par un « [r]efus d’intégrer les questions économiques dans une réflexion sur la profession. La fixation sur la convergence permet d’occulter d’autres facteurs qui affectent la qualité de l’information (l’effet rat-pack, l’absence de rigueur, la complaisance, etc.) ». On dénonce aussi l’incohérence des journalistes qui « veulent à la fois le beurre et l’argent du beurre. Ils veulent gagner 88 000 $/an pour travailler quatre jours semaine au Journal de Montréal ou à La Presse mais ne veulent pas que ces médias trouvent les moyens d’accroître leurs revenus afin de payer ces salaires faramineux ». Toutefois, on concède que ce « corporatisme syndical intransigeant [pourrait être légitimé par] des garanties patronales à l’occasion insuffisantes ». Néanmoins, on peut penser que le rejet de la convergence s’explique en partie « Parce qu’on ne parle que très rarement (jamais encore?) des effets positifs, car au fait, il doit bien y en avoir ».

À ce syndicalisme accompagné d’une dose de corporatisme, on ajoute une résistance toute humaine au changement mais qui toucherait davantage des « journalistes, traditionnellement formés pour un média en particulier (écrit ou parlé ou télévisuel ou numérique) [qui] craignent de devoir travailler sur un ensemble de plateformes qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement ». Au-delà de la résistance, il y aurait même un « conservatisme des journalistes. Une lutte de pouvoir récurrente dans les salles de rédaction. Il y a eu les batailles syndicales lors de l’entrée de l’informatique dans les salles de rédactions fin des années 70. Maintenant, c’est l’arrivée de l’information sur le web qui devient le champ de confrontation entre les patrons et les journalistes. Ce n’est même plus le droit du public à l’information, c’est le contrôle de l’information. Ce n’est pas la convergence mais ce qu’elle amène, le multitâche. Le conservatisme du journalisme peut s’exprimer ».

2. Le droit du public à une information de qualité

Notons tout d’abord que bon nombre de commentaires reprennent ceux de la première question (du reste, certains répondants réfèrent explicitement à leur réponse à la question précédente, comme quoi il y aurait des facteurs communs entre ce qui nuit au journalisme, de leur point de vue, et ce qui nuit à la qualité de l’information).

Pour de très nombreux journalistes, la question de la qualité de l’information dans un contexte de convergence renvoie aussitôt aux craintes liées à la diversité et à l’uniformatisation de l’information, celles-ci représentant plus de 39 % des 418 commentaires recensés. Comme elles s’expriment de façon similaire à celles formulées en rapport avec les effets sur le journalisme, il n’y a pas lieu de les détailler longuement. Notons toutefois que la perte de diversité est identifiée à une perte de qualité d’une information qui serait « diluée » en raison de la diminution  du « nombre de points de vue auxquels le public peut se référer ». En effet, avoir une « seule information qui tourne en boucle ne permet pas d’envisager tous les angles possibles à une nouvelle. C’est de l’information appauvrie ». Et même si l’information est considérée comme étant de qualité, « le nombre limité de perspectives empêche l’analyse et peut orienter l’idée finale que se fera le public concernant une information donnée ». Dans la même veine, on fait valoir qu’en « réduisant le nombre de journalistes sur le terrain, on réduit les possibilités de fouiller un sujet et d’aller au-delà des déclarations convenues des politiciens, hommes d’affaires et autres intervenants ». De plus, « on minimise aussi le nombre d’experts auxquels les journalistes feront appel pour donner un éclairage sur ce sujet ».

Par ailleurs, « l’ingérence des patrons de grands groupes de presse dans le contenu éditorial des médias favorise certains poulains de l’écurie maison, plutôt que de donner une juste visibilité à tous. On peut se questionner sur la qualité de l’information offerte à cet égard ».

Ce qui est significatif en rapport avec l’information de qualité, c’est que les répondants se montrent particulièrement inquiets quant aux risques pour la démocratie et le contrôle de l’information afin de favoriser des intérêts particuliers plutôt que l’intérêt public. Ces préoccupations représentent 15,3 % des commentaires recensés pour la seconde question, contre seulement 6,5 % de ceux générés en réponse à la première question. À ce sujet, les journalistes font valoir plusieurs objections qui touchent à la fois la qualité et l’intégrité de l’information, laquelle serait en quelque sorte détournée de son service de l’intérêt public à des fins particulières. Cela serait le cas « si des demandes patronales obligent des journalistes à écrire sur un sujet donné qui n’est pas d’intérêt public, cela brime encore une fois le droit du public à une information de qualité ». De plus, l’intérêt public n’est « pas toujours [ce qui prime] quand vient le temps de prendre des décisions commerciales au sein d’un empire », décisions qui peuvent « favoriser des intérêts commerciaux au détriment d’intérêts journalistiques. On le voit notamment chez Quebecor ».

Outre le détournement à des fins particulières liées aux impératifs économiques des conglomérats médiatiques, des journalistes expriment leurs craintes quand à un contrôle de l’information à des fins politiques. Selon eux, la concentration de la propriété des médias entre les mains de quelques « gros joueurs » soulève la crainte que l’information soit « peut être davantage contrôlée par ces derniers, ce qui ne favorise pas le droit du public à une information de qualité ». La « diminution du nombre de diffuseurs d’information accroît la possibilité d’une politisation de cette information et donc d’une manipulation qui s’oppose au droit du public à une information juste ».

La convergence des médias augmenterait le « risque sérieux que l’information soit contrôlée » et que les « sujets des débats publics [soient] décidés par un seul et même groupe qui décide comment le mousser à sa guise ». Elle permettrait en effet de « défendre des positions politiques inscrites dans la ligne de pensée ou la ligne économique des éditeurs ». À ce sujet, le conglomérat médiatique Gesca, filiale de Power Corporation, est principalement mis en cause, en raison de l’orientation fédéraliste indéfectible de la famille Desmarais dont les quotidiens sont publiés dans une province dont bon nombre de citoyens se déclarent souverainistes. La convergence pourrait même imposer une ligne de parti à leurs journalistes qui ne pourraient plus avoir leur « libre arbitre. Il n’y a qu’à penser à un sujet comme la souveraineté vs. Power corporation, Gesca, le journal La Presse». Les médias qui appartiennent aux conglomérats, ainsi que leurs journalistes, « sont surtout contrôlés par la multinationale tentaculaire Power Corporation des Desmarais ou l’empire de Pierre-Karl Péladeau, lesquels biaisent l’information à leur avantage ». D’autres abondent aussi pour soutenir que de telles entreprises ont de « nombreuses ramifications dans toutes sortes de domaines. Le potentiel d’ingérence dans le choix des dossiers à traiter et sur la façon de traiter la nouvelle est amplifié ».

On ira même jusqu’à soutenir que « C’est la démocratie même qui peut être mise en péril. Les débats et les divergences d’idées sont nécessaires pour faire avancer et protéger une démocratie dans un pays. Prenons des exemples comme la Chine, Cuba, la Birmanie, etc., tout est contrôlé par un seul pouvoir. La démocratie ne peut pas s’épanouir dans un cadre contrôlé ».

Les inquiétudes portent aussi sur les contraintes qui limitent la capacité des journalistes de se livrer à des recherches et des vérifications (10,8 % des commentaires). On fait observer que « jusqu’ici la convergence a été effectuée dans un but de réduction des effectifs alors qu’une mise en commun des moyens pourrait plutôt, en plus d’éviter les dédoublements de couverture, donner lieu à des reportages et des enquêtes plus approfondis et diffusés plus largement ». Cette réduction des effectifs a pour corollaire une « [a]ugmentation des responsabilités pour une même période de temps donné, ce qui entraîne une dilution de la qualité du travail ». En effet, on déplore que pour « le journaliste, cela implique nécessairement de faire plus vite, de rester à la surface des choses, de rapporter les nouvelles du jour sans avoir la possibilité d’approfondir, d’aborder les événements sous un angle original ». Et on donne même l’exemple de celui « qui doit préparer son topo pour la télé et ensuite la radio [et qui] n’a pas le temps de continuer ses recherches ou d’approfondir son sujet. Ça limite également les suivis ». Dans la même veine, on ajoute « que les journalistes de l’écrit devront désormais également faire du micro et de la caméra web, on peut douter de l’utilisation de ce qui s’appelle “ du temps de réflexion ”, “ de la recherche plus poussée ” et de la “ contre-vérification ” ».

En somme, « la taille de nos équipes diminue, la charge et la cadence de travail augmentent et puis, avec l’information continue et le travail multiplateformes, on prend maintenant plus de temps à diffuser qu’à faire de la cueillette d’information ». Et le « temps passé à “ converger ” se fait aux dépens de la fouille complète de dossiers. Bref on veut qu’on fasse vite et partout, alors que parler de choses complexes nécessiterait le temps de bien les comprendre, pour pouvoir bien les expliquer ».

Viennent ensuite les inquiétudes liées au sentiment d’embrigadement et aux pratiques de promotion et d’autopromotion qui favorisent les conflits d’intérêts. Ici encore, les commentaires sont similaires à ceux de la question précédente, mais on note que leur proportion est plus élevée (10,3 % contre 8,5 %). Les craintes et reproches sont variés, mais chaque commentaire met en cause l’intégrité de l’information. On dénoncera le « dangereux mélange promotion-information » en notant par ailleurs que, lorsqu’on « doit écrire un article visant à faire la promotion d’un produit dérivé du groupe, on n’est plus vraiment dans la qualité de l’information! ». Dans ces circonstances, on « fait passer de la promotion pour de l’information. Le public prend pour acquis que ce qu’on lui offre est une information de qualité sans connaître le processus qui se trame derrière la fabrication de cette information-là. On dupe le public ». Un autre va même jusqu’à considérer que les conflits d’intérêts que favorise la convergence deviennent « une forme de désinformation, ce qui n’est pas favorable au public ». La situation favorise également une promotion croisée en faveur des produits des mêmes conglomérats médiatiques et, si cela existe, c’est parce que cette stratégie a été admise « dans les salles de rédaction par des cadres de salles de rédaction incapable de faire comprendre aux patrons de presse le sacré des principes d’indépendance ».

Il ne faut donc pas s’étonner, selon un répondant, que les journalistes aient « l’impression que la convergence des médias sert davantage à mousser les ventes et la popularité des différents produits convergents qu’à informer le public ». On estime que cela « teinte les lignes éditoriales et aseptise l’information. Les travailleurs de l’information qui œuvrent dans les conglomérats reçoivent aussi des assignations qui viennent appuyer des efforts de relations publiques et de promotions des différents produits à l’antenne ou sur les différentes plateformes. De plus en plus, les journalistes se sentent davantage au service des grands groupes qui les embauchent qu’à celui du public et du droit à l’information ». En même temps qu’ils doivent s’en faire les promoteurs, ils se retrouvent dans une obligation de garder des silences stratégiques pour ne pas nuire aux intérêts de leur conglomérat médiatique. « Jamais on ne lit rien de critique sur Power Corporation dans La Presse ou sur Quebecor dans Le Journal de Montréal. Jamais on ne lit dans la presse sur les enfreintes sur le droit d’auteur par les grands journaux, qui touchent à la fraude. Je pense que c’est beaucoup plus compliqué qu’une simple affaire de convergence car après tout, les patrons de presse sont eux-mêmes d’anciens journalistes ».

En somme, si les journalistes rejettent massivement la convergence des médias, c’est qu’ils « ont probablement l’impression que le fait qu’on se sert d’eux pour mousser des activités non journalistiques d’une même famille médiatique sème la confusion au sein du public sur la nature de leur travail et n’offre pas au public des éléments utiles à leur compréhension de son environnement et à l’exercice de leur responsabilités citoyennes ».

Les craintes relatives à la perte de liberté et aux risques d’autocensure arrivent au 5e rang avec 6,5 % des commentaires. Dans certains cas, ces craintes sont le prolongement des préoccupations liées aux conflits d’intérêts, à l’embrigadement et au détournement de la mission journalistique déjà évoquées plus haut. Ainsi, la qualité de l’information sera affectée par un trop grand contrôle de la part des médias, car depuis le premier jour « de la mise en place du plan de convergence, le public a perdu son accès à une information libre. Dans l’empire [Quebecor], l’information libre et exempte de pression externe n’existe plus ». On ajoutera qu’il « peut devenir difficile pour certains de conserver leur objectivité quand vient le temps de commenter des événements commandités par son groupe de presse ».

L’autocensure, qui consiste à s’interdire certains propos par peur de représailles sociales ou organisationnelles, est elle aussi au rendez-vous. On fera même valoir que « [l]e danger réside beaucoup dans le fait que les jeunes journalistes sont vulnérables parce qu’ils chercheront (sauf quelques rares exceptions) à plaire au patron, donc à s’autocensurer, un peu, beaucoup et parfois, hélas, passionnément, pour prendre du galon, surtout si la nature de l’entreprise de presse favorise les éclats de vanité ». Cela rejoint par ailleurs un des constats de l’enquête quantitative de 2007, où les journalistes [et surtout ceux à l’emploi de Quebecor] soutenaient de façon importante une proposition associant l’autocensure et les chances de promotion au sein de leur média (Bernier 2008, 109).

On dénonce la situation paradoxale en écrivant que « Partout on cherche des journalistes critiques mais quand vient le temps de critiquer le média pour qui on travaille on se doit, comme journaliste, d’être un fan fini de la boîte pour laquelle on travaille. Deux poids deux mesures ». Pas question de diffuser « non plus le scoop sur un scandale d’une compagnie du même empire ». En effet, souligne-t-on, les « médias regroupés sous un même propriétaire sont donc tous muselés face aux mêmes infos. Qui taperait dans sa boîte à lunch? Surtout en ces temps de crise… Et c’est donc le public qui voit son accès à l’info parcellisé, limité. Mais les journalistes ne sont pas nécessairement directement censurés, la part d’autocensure est importante je pense, parfois même inconsciemment ». La situation « entraîne une protection, consciente ou non, d’un certain nombre de personnes ou d’entreprises qui touchent au média à cause de la convergence. Certains se voient contraints de modifier des idées de reportage, des angles à cause de la teneur de l’information et de ses effets sur les membres de la convergence ».

Les craintes reliées à l’emploi et à la mobilité représentent 3,1 % des commentaires contre plus de 17 % pour la question précédente. Ils sont somme toute assez rares ceux qui croient que ces facteurs nuiraient au droit du public à une information de qualité. Un répondant résume toutefois sa position de la façon suivante:

« Un froid avec une équipe au sein de l’empire et puis, on a peur de se faire mettre de côté… parce que ça peut signifier devoir mettre une croix sur de nombreuses opportunités (l’empire Quebecor est bien vaste). On veut garder son emploi ou ses piges (si on est journaliste indépendant) à tout prix; on serait peut-être prêt à nuancer ses propos pour partager l’opinion ambiante. Bref, le journaliste va défendre son intérêt personnel avant l’intérêt du public. On sauve sa peau, ensuite on pense aux autres. C’est un réflexe tout à fait humain… mais qui n’est pas sans remettre en question l’éthique du journaliste… et le droit du public à une information de qualité ».

Les commentaires portant sur le conservatisme, le corporatisme, le militantisme syndical ou la résistance au changement des journalistes sont plus rares ici (moins de 1 %). Mais on observe que plusieurs commentaires s’inscrivent en faux contre la proposition (4,5 % contre 2 % pour la proposition précédente). Ils font plutôt valoir des aspects positifs de la convergence, ou encore ils estiment que celle-ci ne menace pas la qualité de l’information. À ce sujet, on insiste notamment sur les avantages potentiels de la convergence en même temps qu’on laisse entendre que certains des maux qu’on lui reproche trouvent leur véritable origine chez les journalistes eux-mêmes. C’est notamment ce qu’exprime un répondant selon qui « l’atteinte à la qualité de l’information ne provient pas de la convergence mais du peu de culture des journalistes » tandis qu’un autre cherche à réfuter bon nombre des commentaires déjà évoqués plus haut en affirmant qu’il « s’agit selon moi d’une thèse exagérée étant donné que les médias qui convergent laissent tout de même une grande marge de manœuvre à leurs journalistes ».

On va aussi s’opposer à ceux qui considèrent que la multiplication des plates-formes ne garantit aucunement la diversité ou la qualité de l’information en faisant valoir que si « on prend le monde de l’information dans son ensemble, télé, radio, quotidiens, hebdos, magazines, internet, la multiplicité des sources et leur diversité procure au public une information variée, complète, de meilleure qualité qu’on le croit. Et réduit les risques que l’on associe à la convergence ». Ailleurs, on cherche à distinguer entre la bonne et la mauvaise façon de procéder, car « Il y a convergence et convergence. Si la convergence est un modèle d’affaires dont le seul objectif est de réduire les coûts de production, les journalistes ont raison de s’inquiéter. Toutefois, la convergence peut proposer des avenues intéressantes en terme de partage d’information et de ressources. L’exemple d’une certaine convergence entre La Presse et Radio-Canada s’inscrit dans cette dernière catégorie ». Un journaliste du conglomérat Gesca estime pour sa part que « le public est très bien informé en raison du principe d’échange de textes que nous avons mis sur pied au sein de l’entreprise ».

Pour les deux propositions, on retrouve de façon marginale des commentaires qui expliquent l’opposition des journalistes à la convergence en raison de son effet néfaste sur la concurrence et la saine compétition qui serait diminuée (< 2 %) ou, au contraire, parce que la convergence alimente une concurrence malsaine (< 1 %). Certains estiment que cela nuirait à la crédibilité et l’objectivité des journalistes (< 1 %), ou pourrait encourager le sensationnalisme et le manque de rigueur (< 2,5 %). Finalement, seulement deux commentaires sur les 1029 catégorisés ont mis en évidence que la convergence va de pair avec une perte du monopole traditionnel des journalistes sur l’information.

Conclusion

Les journalistes du Québec ont un large éventail de raisons et de commentaires pour expliquer le rejet massif de la convergence des médias si on ne s’en tient qu’aux propositions qui s’intéressent à ses effets sur le journalisme et sur la qualité de l’information.

Dans une certaine mesure, il semble que les principaux promoteurs de la convergence ont aussi été les principaux obstacles à une plus grande réceptivité de la part des journalistes. À de nombreuses reprises, l’exemple de Quebecor a été évoqué pour confirmer que les craintes s’appuient sur du concret. En voulant imposer de nouvelles façons de faire sans accepter de prendre le temps nécessaire à convaincre les journalistes des avantages (en procédant à deux lock-outs successifs auprès de ses journalistes du Journal de Québec et du Journal de Montréal, deux quotidiens qui généraient pourtant des profits), Quebecor pourrait avoir sédimenté de façon durable une attitude de rejet face à la convergence des médias.

Plusieurs répondants ont signalé que si les journalistes ont des attitudes et des opinions défavorables à la convergence, c’est parce qu’ils en vivent les conséquences néfastes au quotidien.

Alors qu’on peut distinguer des notions telles la qualité, la diversité ou l’intégrité de l’information, bon nombre des répondants vont inclure la diversité ou l’intégrité comme éléments de la qualité. Cela témoigne d’un certain impressionnisme dans la façon dont les praticiens conçoivent des notions qui se retrouvent au cœur du discours négatif qu’ils élaborent au sujet de leur métier comme de leurs médias. Il y aurait un travail pédagogique à faire au sein de la profession afin de ne pas confondre ces termes.

Nos répondants ont surtout expliqué l’opinion collective des journalistes en insistant sur les menaces que la convergence fait peser sur la diversité de l’information et la perte d’emplois. Plusieurs associent la diversité de l’information avec la mission démocratique du journalisme. On va aussi, parfois, faire valoir que l’information en région — et des régions — sera victime de politiques de rationalisation des effectifs liées à la convergence.

Les risques associés à la promotion ou l’autopromotion des médias sont aussi présents, ce qui accompagne des craintes liées à une perte de liberté journalistique et une augmentation des risques d’autocensure de la part des journalistes. Les craintes concernent aussi le fait que les journalistes auront moins de temps et de ressources pour faire des recherches, procéder à des vérifications, et que cela va attaquer la qualité de l’information et nuire à la démocratie. Dans certains cas, on dénonce une charge de travail accrue qui n’est pas accompagnée d’amélioration des conditions de travail et de la rémunération. Dans d’autres cas, on déplore l’affaiblissement du rapport de force entre journalistes — syndiqués comme pigistes — et les entreprises de presse, dans un contexte où quelques conglomérats contrôlent l’essentiel des emplois intéressants et limitent grandement la mobilité professionnelle.

Il se trouve néanmoins certains répondants, assez rares il est vrai, pour faire valoir les avantages de la convergence, tandis que d’autres expliqueront l’opinion collective des journalistes par un certain conservatisme, la résistance au changement, ou encore par de lourds réflexes corporatistes et syndicalistes.

Il n’en demeure pas moins que nos enquêtes quantitatives de 2007 et la présente enquête qualitative confirment que les journalistes québécois ont élaboré un discours des plus négatifs face à la convergence des médias. Ce discours semble en voie de sédimentation, c’est-à-dire qu’il pourrait perdurer et devenir progressivement une posture dominante, voire une vulgate difficile à modifier tant elle semble partagée et intégrée par le plus grand nombre.

Cette posture est lourde de suspicion à l’endroit des propriétaires et gestionnaires des conglomérats médiatiques. Dans un tel contexte, il y a lieu de se demander comment pourra se reconstruire un dialogue entre des journalistes et des employeurs condamnés à la cohabitation. Puisque rien ne permet de croire que la convergence des médias va s’atténuer ou régresser, comment faire pour que les journalistes en viennent à y percevoir des avantages aussi bien pour eux, individuellement et collectivement, que pour le droit du public à une information de qualité ? Plutôt que de la rejeter en bloc, accepteront-ils de l’adapter à leurs conceptions professionnelles ? Vont-ils plutôt, progressivement, délaisser ces conceptions et, dans certains cas, modifier leurs normes professionnelles ?

On peut par ailleurs suggérer que le dialogue sera plus difficile à réaliser là où la stratégie de convergence aura été imposée de façon autoritaire, contrairement aux entreprises où employeurs et journalistes auront réussi à trouver un terrain d’entente fondé sur des efforts de compréhension mutuelle et, bien entendu, de compromis honorables et donc durables.

Même si les gouvernements du Québec et du Canada se sont distingués par leur politique de laisser-faire favorable aux entreprises de presse, il est possible que les appels répétés des journalistes et de certains publics réussissent à enclencher des réformes. Celles-ci toucheraient notamment les lois du travail dans un contexte de salles de rédaction en partie dématérialisées et de postes de travail mobiles et à distance, le statut de journalistes ou encore de protection des droits d’auteur. Voilà trois chantiers qui font régulièrement l’objet de revendications publiques de la part des journalistes et de ceux qui les représentent, professionnellement ou syndicalement, selon des commentaires de nos répondants lié à d’autres questions de notre enquête.

Mais la véritable clé de voûte d’une hypothétique réconciliation entre les journalistes, les employeurs et les publics — ces derniers se méfient également de la concentration de la propriété et des effets de la convergence des médias selon bon nombre d’enquêtes — pourrait être la redéfinition du contrat social implicite qui repose sur une certaine conception de la liberté responsable des médias (Bernier 2004). Ce qui aurait pour effet de mettre à l’avant-scène la mission démocratique du journalisme professionnel, avec ce que cela comporte en matière de qualité, de diversité et d’intégrité. Comme le suggèrent certains répondants, la convergence médiatique et le multitâches peuvent avoir des effets bénéfiques si des conditions favorables existent.


Notes

[i] Nous renvoyons le lecteur à la revue de littérature réalisée dans notre ouvrage en référence Journalistes au pays de la convergence.

[ii] Cela s’explique par le fait que l’enquête avait été commanditée par la Fédération nationale des communications, un syndicat qui regroupe la très grande majorité des journalistes syndiqués du Québec.

[iii] Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Profil (http://www.fpjq.org/index.php?id=6), lien visité le 25 octobre 2009.

[iv] Association des journalistes indépendants du Québec, Rapport du président 2009, (http://www.ajiq.qc.ca/blogue/rapport-du-president-2009.php), lien visité le 25 octobre 2009.

[v] Afin de ne pas alourdir inutilement la lecture des commentaires, nous avons corrigé les fautes d’orthographe et de syntaxe des répondants qui, à leur décharge, devaient consigner leurs commentaires sur un questionnaire en ligne dépourvu d’aide à l’édition (correcteur, etc.).

[vi] On retrouve par ailleurs des conglomérats médiatiques que sont des radiodiffuseur privés où l’information et le journalisme sont des activités marginales.

Références

Becker, Howard S. (2002). Les ficelles du métier : Comment conduire sa recherche en sciences sociales. Paris : La Découverte, 105-109.

Bernier, Marc-François. (2008). Journalistes au pays de la convergence : sérénité, malaise et détresse dans la profession. Québec : Presses de l’Université Laval.

Bernier, Marc-François. (2004). Éthique et déontologie du journalisme, 2e édition revue et augmentée. Québec : Pressses de l’Université Laval.

Champlin, Dell et Janet Knoedler. (2002). Operating in the public interest or in pursuit of private profits? News in the age of media consolidation. Journal of economic issues, 36(2), 459-468.

Deuze, Mark. (2006). Books. Journalism and mass communication educator, 330-333.

Picard, Robert G. (2004). Commercialism and newspaper quality. Newspaper research journal, 25(1), 54-65.

Project for Excellence in Journalism. (2006). The state of the news media 2006, URL : http://www.stateofthenewsmedia.com/2006/ [ 21 mai 2010].

Quinn, Stephen. (2004). An intersection of ideals : journalism, profits, technology and convergence . Convergence, 4(10), 109-123.

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